Comté de Provence

 

     Notre corpus de base comporte 4 occurrences concernant ce comté du Saint-Empire-Romain-Germanique. Mais quelle surprise !

 

Le comté de Provence en jaune
Le comté de Provence en jaune

 

     - 1 - Senez, 04270 Estoublon :

 

      Estoublon est cité dans l' histoire des Francs de Grégoire de Tours, voici la citation traduite par F. Guizot:

 

Ensuite les Saxons, qui étaient venus en Italie avec les Lombards, firent une nouvelle irruption dans les Gaules et campèrent sur le territoire de Riez dans la villa d'Estoublon (apud Stablonum villa), parcourant les métairies appartenant aux cités voisines, enlevant du butin, emmenant des captifs et ravageant tout. A cette nouvelle, Mummole se mit en marche avec son armée, tomba sur eux et en tua plusieurs milliers, sans cesser le carnage jusqu'au moment où la nuit l'obligea de l'interrompre; car il les avait surpris à l'improviste et ne se doutant pas de ce qui allait leur arriver. Le matin venu, les Saxons rangèrent leur armée et se préparèrent au combat ; mais des messagers passèrent de l'un et l'autre camp et conclurent la paix. Les ennemis firent des présents à Mummole et s'en allèrent, laissant tout le butin et les captifs qu'ils avaient fait dans le pays. Mais ils jurèrent, avant de s'éloigner, qu'ils reviendraient en Gaule se mettre sous l'obéissance de ses rois et comme auxiliaires des Francs. Etant donc retournés en Italie, ils prirent avec eux leurs femmes, leurs petits enfants et leur mobilier pour revenir dans les Gaules, où ils pensaient être bien accueillis par le roi Sighebert et pouvoir s'établir dans le lieu d'où ils étaient sortis. Ils se partagèrent en deux troupes appelées coins. L'une d'elles vint par la cité de Nice, l'autre par Embrun, tenant la même route que l'année précédente. Ils se réunirent sur le territoire d'Avignon ; c'était alors le temps de la moisson, la plus grande partie des fruits de la terre étaient dehors, et les habitants n'en avaient encore rien serré dans leurs demeures. Les Saxons entraient dans les aires, se partageaient les épis, les mettaient en gerbes, les battaient et mangeaient le grain sans rien laisser à ceux qui l'avaient cultivé ; mais lors-qu’après avoir consommé la récolte, ils approchèrent des bords du Rhône pour passer le fleuve, et se rendre dans le royaume du roi Sighebert, Mummole se présenta à leur rencontre, disant : "Vous ne passerez pas ce fleuve ; vous avez dépeuplé les pays du roi mon maître, ravi les épis, ravagé les troupeaux, livré les maisons aux flammes, abattu les oliviers et les vignes ;vous ne passerez pas outre avant d'avoir donné satisfaction à ceux que vous avez laissé dans la misère. Et, si vous ne le faites, vous n’échapperez pas de mes mains sans avoir senti le poids de mon épée sur vous, sur vos femmes et sur vos enfants, pour venger l'injure du roi, mon maître." Saisis d'une grande frayeur, ils donnèrent pour se racheter des milliers de pièces d'or ; alors seulement il leur fut permis de passer, et ils parvinrent en Auvergne vers le printemps. Ils y portèrent des pièces d'airain gravées, qu'ils donnaient pour de l'or, et qu'on prenait en effet pour de l'or essayé et éprouvé, tant elles étaient bien colorées par je ne sais quel art. En sorte que beaucoup de gens trompés par cette fraude, donnant de l'or et recevant du cuivre, tombèrent dans la pauvreté. Les Saxons s'étant rendus près du roi Sighebert furent établis dans le lieu d'où ils étaient primitivement sortis.

 

 

     Cette bataille d'Estoublon est datée de 572 et l'invasion mouvementée, même temporaire, de cette nombreuse troupe saxonne n'a pu que laisser des traces dans la contrée. Nous avons vu que les Saxons étaient appelés Saisnes en langue romane, ce qui est assez proche du mot recherché dans le cadre de cette étude.

 

     Or notre Senez qui, en provençal s'écrit Senès, est situé précisément au confluent de l'Asse, le long de laquelle passait la voie romaine, et de l'Estoublaïsse. Le site est légèrement en hauteur (649 m), formant un plateau sur lequel il est possible d'établir un campement surplombant le village d'Estoublon (535 m) et permettant de surveiller la vallée de l'Asse. 

 

     Un autre souvenir des invasions germaniques avant 429, pas loin de Riez, est inscrit pour toujours dans l'histoire et le nom du village d'Allemagne-en-Provence et du site de Mouthe avec sa motte castrale.

 

    

 

     - 2 - Senès, 04270 Senez :

 

     Un peu plus en amont sur la vallée de l'Asse, la ville de Senez (Senès en provençal) nous interpelle également. Le site au dessus du village actuel forme, comme pour Estoublon, une grande terrasse surélevée par rapport à la rivière et tout à fait indiquée pour un campement sûr. Un village du nom de Sanition existait au IIIème siècle. Son nom a donc pu subir une évolution suite au passage de notre troupe de Saxons ? Cette étymologie  serait plus simple que d'invoquer une tribu ou des racines ligures préceltiques. Le site a été fortifié au IXème siècle à Roche Blanche sur l'autre rive de l'Asse.

 

   - 3 - Gorge de Senès, 83830 Bargemont :

 

     C'est un petit torrent passant près d'une ancienne bastide détruite, la bastide Blanc au sein du camp de tir de Canjuers au dessus de Bargemon. Bargemon fut restituée par Charles le Gros à l'abbaye Saint-Martin-d'Autun en 885. Cette abbaye fondée en 589 à l'endroit où saint Martin détruisit un temple païen, fut réformée par celle de Saint-Savin-sur-Gartempe (86310) en 859, mais est-ce suffisant pour justifier du nom d'un lieu-dit ? Rien d'autre de particulier concernant ce site.

 

   - 4 - Les Senès de Valaury, 83210 Sollies-Toucas et les Sénès, 83210 Sollies-Pont:

 

     Les Senès de Valaury est une plateforme (alt : 180 m) qui permet de surveiller l'arrière pays de Solliès car il surplombe toute une courbe du vallon des Routes (alt : 125 m). Il faut prendre le nom de ce lieu dans le sens "les hauts de Valaury"

 

      Plus à l'est, le quartier des Sénès à Sollies-Pont est adossé au flanc de la montagne et a donné son nom à une avenue et à une rue. Là ou est placé le site, on ne peux plus parler de lieu élevé car il est pratiquement dans le lit de la rivière.

 

     Le château principal qui peut être associé à ces deux sites est le château Forbin originellement installé sur une hauteur à Solliès-Ville. Or ce château a appartenu à Jean IV de Beauvau (1421-1503), sénéchal d'Anjou, frère et héritier de Louis de Beauvau (1409- 1462), Gouverneur de Lorraine, sénéchal d'Anjou puis grand sénéchal de Provence. La famille Beauvau est originaire du village de Beauvau près d'Angers. La branche présente à Solliès est la branche Beauvau-Craon, la mère de Louis et Jean étant Jeanne de Craon mariée à Pierre Ier de Beauvau en 1409.

 

     Les Sénès de Sollies-Pont sont idéalement placés pour transmettre l'information provenant des Senès de Vallaury jusqu'à la forteresse médiévale de Sollies Village sur son piton séparé de Vallaury par la croupe du Matheron (alt : 508m). Leurs noms a t'il été donné du temps des châtelains angevins de Sollies ou, ce qui est moins probable, qu'il vienne d'une source plus ancienne laissée par les Saxons passés par Nice (n°1) ou débarqués à Toulon qui est tout proche (n°5) ?

 

 

COMPLÉMENT

 

 

   - 5 - La Seyne, 83500 La Seyne-sur-Mer :

 

     Officiellement le nom de La Seyne viendrait de la plante marécageuse la sagne poussant près de cette ville. cela est en effet très courant en Auvergne, à tel point que ces lieux-dit ont été écartés de notre étude du fait de leur multiplicité. Cependant, cette option étymologique oublie peut être que les Saxons ne se sont pas limités aux cotes de Normandie au IVème siècle mais qu'ils sont venus jusqu'en Provence et ont pu débarquer en rade de Toulon, y fonder une colonie et poster sur ce cap leurs guetteurs habituels au nom de Senay au fort Napoléon par exemple. 

 

   - 6 - Camp des Sénès, 83570 Cotignac :

 

      Le Camp des Sénès n'occupe pas une position défensive particulière, par contre il touche une Commanderie templière sur le vallon des Saintes Vierges (les 11000 vierges martyr étaient particulièrement vénérées par les Templiers). Les templiers étaient très implantés sur la région puisque, en 1197, Foulques de Pontevès donna aux templiers de Ruou la seigneurie de Montfort-sur-Argens. En 1207, Alphonse II d'Aragon leur donna le château qui fut rasé par les hospitaliers. En 1213, le seigneur Raimond de Cotignac leur donna tout ce qu'il avait reçu de sa mère après s'être fait lui même templier à Acre. La commanderie du Ruou devint la plus importante de Provence.

 

     Les deux villages de Cotignac et de Montfort ont une longue histoire. Cotignac est attesté depuis 1030 et avait un château en 1033 appartenant à Boniface de Castellane. Guillaume de Rheza, seigneur de Cotignac, fut le tuteur de Béatrice de Provence, femme de Charles Ier d'Anjou. A Montfort-sur-Argens, un « Castrum » existait avant le Moyen-Age.

 

      Le château de Robernier tout proche est spécialisé dans l'organisation de mariages et remonterait (avec beaucoup de réserves) à Robert Ier roi des Francs en 922-923, fils cadet du comte d'Anjou Robert le Fort dont Ingelger était un proche.

 

   - 7 - Le pas de Sénès, 06480 La Colle-sur-Loup :

 

     C'est un quartier résidentiel de la Colle sur Loup (Colle pour Colline et Loup, nom de la rivière) elle même faubourg de Cagnes-sur-Mer et Saint-Laurent-du-Var. Le seul reste moyenâgeux est le cloître d'une abbaye créée en 1150. Au nord, le village de Saint-Paul-de-Vence, fortifié sur sa colline est directement administré par les comtes de Provence. L'Anjou et la Provence ont des liens étroits depuis le mariage de Charles d'Anjou, frère de Louis IX, comte apanagiste d'Anjou avec Béatrice de Provence en 1246. Deux dynasties d'Anjou seront comtes de Provence de 1246 à 1481. Le pas de Sénès a donc très bien pû être une fortification avancée de Saint-Paul-de-Vence sur les premiers reliefs au sud de la ville. Nous ne sommes pas loin de la frontière avec le comté de Nice de l'autre coté du Var.

 

   - 8 - Vallon de la Sène, 83840 La Bastide :

 

     Petit torrent qui rejoint la Vières. Le site est situé entre La Bastide et Bargème, fief ayant appartenu à Foulques de Pontevès seigneur de Cotignac qui a connu Guillaume de Sonnac à Mansourah, déjà rencontré au n°6 pour ses dons aux templiers. Foulques de Pontevès avait pour beau père Guillaume de Rheza tuteur de Béatrice de Provence, femme de Charles d'Anjou. 

 

   - 9 - Seyne, 04140 Seyne :

 

     Encore un site idéal pour un campement en sécurité avec une vue magnifique sur toute la vallée de la Blanche. Si nos Saxons du n°1 sont passés par le col de Larche reliant Barcelonnette à l'Italie, comme le suggère Raymond Collier, ils sont passés tout près de Seyne et ont certainement exploré cette vallée attrayante. La encore nous nous heurtons à l'étymologie officielle qui fait dépendre le nom de Seyne du peuple Gaulois les Edénates. La démonstration de l'assimilation de Seyne (in Sedena au XIIème siècle) avec la capitale des Edénate a fait l'objet de l'article "Des Edenates et de la ville de Seyne en Provence" rédigé par Auguste Deloye - revue de la bibliothèque de l'Ecole des Chartes - Série 2 Tome V - 1848-49 - page 393. L'auteur lui même reconnait que sa démonstration bien que très savante et convaincante n'est pas certaine car nous ne possédons aucune dénomination de la ville avant le XIIème et que nous ne savons pas grand chose des Edénates. La notre n'a pas non plus droit à la certitude mais pourrait présenter une alternative quoique beaucoup plus difficile à défendre, d'autant que la forme du mot s'éloigne de notre corpus de base.

 

   - 10 - Mas de Seyne, 13200 Arles :

 

     Le mas de Seyne est au bord du canal d'Arles à Bouc tout près de Mas-Thibert où passait le canal romain permettant la navigation du Rhône et où se trouvait une tour dite tour d'Enseric pour signaliser le canal des fosses Mariennes (103 av JC).  On sait que la ville d'Arles a subi toutes les grandes invasions aussi bien par terre que par mer. Le déclin de l'empire romain et l'abandon des réseaux d'écoulement de l'eau provoquèrent l'apparition de marais insalubres et désert. Il est intéressant de savoir également que la dénomination mas est au moyen age une dénomination affectée aux seuls établissements situés le long des canaux due au mot Mastibertum désignant le village de Mas-Thibert. L'appellation mas de Seyne peut donc être ancienne et rien n’empêche d'envisager la remontée de navires saxons le long des Fosses Mariennes.

     Il semble bien, notamment avec le cas n°1 d'Estoublon, que les Saxons aient laissé des traces en Provence, ce qui explique les dénominations étudiées. Ces traces ne mentionnent que des noms en SEN, à l'exclusion de toute forme en SON. Nous avons peut être uniquement des lieux qui ont été habités par les Saisnes plutôt que des lieux utilisés pour le guet. A moins que le provençal ait éliminé les formes en SON. Une exception avec le cas n°4 de Sollies qui dénote bien une organisation de surveillance autour d'une forteresse à la manière des régions de l'ouest. Les deux cas de torrents descendant de la montagne (n°3 et 8) peuvent être interprétés comme des vallons délimitant des baronnies mitoyennes.