Livre des saintes paroles et des bons faiz nostre roy saint Looys



Date : 1309

Auteur : Jehans de Joinville

Edition utilisée : "Jean sire de Joinville, Histoire de Saint Louis" par Natalys de Wailly 1874 p. 2

Edition traduction : Idem

Fiche Arlima ou CartulR :  Arlima      Mechelynck      Persée

 

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     Joinville 52300 quatrième ville de la Haute Marne située aux confins de la Champagne et de la Lorraine était une place forte importante. Fortifiée depuis 354 pour contenir les Alamans, le premier château fut construit en 1027. Les armes sont écartelées avec la moitié du blason d’Angleterre donné par Richard Cœur de Lion à Geoffroy V oncle de Jehans. Le château appartenant à Philippe d’Orléans dit Egalité est démantelé en 1794 par les révolutionnaires.

 

      Jehans de Joinville (1224-24 décembre 1317) fut noble chevalier et biographe de Saint Louis. Il est né de Simon de Joinville et de Béatrice d’Auxonne. Il est issu de la haute noblesse Champenoise. Il a étudié à la cour du comte de Champagne Thibaut IV. Il est sénéchal de Champagne en 1233, accompagne Thibaut IV à la cour de Louis IX en 1241 et se croise en 1244. Il devient conseiller et confident de Louis IX et négocie la reddition en 1250 après Mansourah. Il refuse de se croiser à nouveau en 1270 et meurt en 1317 agé de 93 ans !

 

     Il fut inhumé dans la chapelle du château de Joinville.

 

     La vie de Saint Louis lui a été commandée par la reine Jeanne de Navarre épouse de Philippe le Bel. Le livre fut terminé en 1309 et offert au roi d’alors Louis X le Hutin. Le plan de l’ouvrage est composé de deux parties. En première partie, les paroles saintes de Saint Louis, ses conversations et les bases de sa foi. En seconde partie, le déroulement en détail de la septième croisade et de la prolongation en Terre Sainte. Beaucoup de choses ont été écrites sur Joinville et une abondante bibliographie est disponible sur la fiche Arlima.

 

     Nous ne possédons pas les notes ayant servi à Joinville pour rédiger ses mémoires ni le manuscrit original offert à Louis X. Le manuscrit le plus ancien est de 1330-1340 et est appelé manuscrit de Bruxelles. C’est un manuscrit de la famille royale, a appartenu à Charles V puis étant passé entre les mains du duc de Bourgogne Philippe le Bon et oublié à Bruxelles. Ramené par Maurice de Saxe commandant les troupes françaises il est conservé à la Bibliothèque Nationale fond français n° 13568 il comporte 391 pages. Par ailleurs nous possédons à la Bibliothèque Nationale deux autres manuscrits du XVI copiés sur un manuscrit antérieur à celui de Bruxelles mais qui n’était pas le manuscrit autographe. Ils ont la cote fond français 10148, dit manuscrit de Lucques et a appartenu à Antoinette de Bourbon au XVIèmesiècle, et nouvelles acquisitions françaises 6273 dit manuscrit de M. Brissart-Binet. Ces deux manuscrits ont été modernisés au langage du XVIème siècle. Enfin le texte a été édité d’abord en 1547 par Antoine Pierre puis par Claude Ménard en 1617 (meilleur travail que le précédent).



Joinville remet son ouvrage à Louis X le Hutin en 1303 - BNF : FR 13568

 

Ra - 6 décembre 1249 - Escarmouche entre l’avant-garde de l’armée française tenue par les Templiers sous les ordres de Renaud de Vichiers alors Maréchal et un bataillon de Sarrasins.

 

XXXIX    p. 101

Le jour de la saint-Nicholas, commenda li roys que il s'atirassent pour chevauchier, et deffendi que nulz ne fust si hardis que il poinsist à ces Sarrazins qui venu estoient. Or avint que quant li os s'esmut pour chevauchier, et li Turc virent que l'on ne poindroit pas à eus, et sorent par leur espies que li roys l'avoit deffendu, il s'enhardirent et assemblèrent aus Templiers, qui avoient la première bataille; et li uns des Turs porta un chevalier du Temple à terre, tout devant les piez dou cheval frere Renaut de Vichiers, qui estoit lors mareschaus dou Temple.


Quant il vit ce, il escria à ses freres: «Or à eus, de par Dieu! car ce ne porroie-je plus souffrir.» Il feri des esperons et touz li os aussi: li cheval à nos gens estoient frez, et li cheval aus Turs estoient jà foulé; dont je oy recorder que nus n'en y avoit eschapé, que tuit ne fussent mort; et pluseur d'aus en estoient entré ou flum et furent noyé.


Le jour de la Saint Nicolas, le roi commanda qu’on se préparât à chevaucher, et défendit que nul ne fût si hardi que de faire une pointe sur ces Sarrasins qui étaient venus. Or il advint que quand l’armée s’ébranla pour chevaucher, et que les Turcs virent qu’on ne ferait pas de pointe sur eux, et surent par leurs espions que le roi l’avait défendu, ils s’enhardirent et attaquèrent les Templiers, qui formaient le premier corps ; et l’un des Turcs renversa un des chevaliers du Temple à terre, juste devant les pieds du cheval de frère Renaud de Vichiers, qui était alors maréchal du temple.

 

Quand il vit cela, il cria aux autres frères : « Or à eux, de par Dieu ! car je ne le pourrais plus souffrir. » Il piqua des éperons, et toute l’armée aussi : les chevaux de nos gens étaient frais, et les chevaux Turcs étaient déjà fatigués ; d’où j’ai ouï rapporter que nul n’y avait échappé, mais que tous y périrent ; et plusieurs d’entre eux étaient entrés dans le fleuve et furent noyés.

 


Rb - 25 décembre 1249 – Les Templiers prêtent main forte à Joinville pour chasser des sarrasins venus les attaquer pendant le repas de Noël.

 

XLI    p. 108

Pour le soudanc qui estoit mors, et de la maladie que il prist devant Hamant la cité, il avoient fait chievetain d'un Sarrazin qui avoit non Scecedin le fil au seic. L'on disoit que li empereres Ferris l'avoit fait chevalier. Cil manda à une partie de sa gent que il venissent assaillir nostre ost par devers Damiete, et si firent; car il alèrent passer à une ville qui est sur le flum de Rexi, qui a nom Sormesac. Le jour de Noël, je et mi chevalier mangions avec monsigneur Pierron d'Avalon; tandis que nous mangions, il vindrent, ferant des esperons, jusques à nostre ost et occistrent pluseurs povres gens qui estoient alés aus champ à pié. Nous nous alames armer. Nous ne seumes onques si tost revenir que nous ne trouvissions mon signour Pierron, nostre oste, qui estoit au dehors de l'ost, qui en fu alez après les Sarrazins. Nous ferimes des esperons après, et le escousismes aus Sarrazins, qui l'avoient tirié à terre; et li et son frere, le signeur dou Val, arrières en ramenames en l'ost. Li Templier, qui estoient venu au cri, firent l'arrière-garde bien et hardiement. Li Turc nous vindrent hardoiant jusques en nostre ost: pour ce commanda li roys que l'on clousist nostre ost de fossés par devers Damiete, depuis le flum de Damiete jusques au flum de Rexi.


Au lieu du soudan qui était mort, de la maladie qu’il prit devant la cité d’Emesse, ils avaient fait leur chef d’un Sarrasin qui avait nom Scecedin (Fakr-Eddin) le fils du schaick. L’on disait que l’empereur Frédéric l’avait fait chevalier. Celui-ci manda à une partie de ses gens qu’ils vinssent assaillir notre armée du côté de Damiette, et ainsi firent-ils ; car ils allèrent passer à une ville qui est sur le fleuve Rexi, qui a nom Sharmesah. Le jour de Noël, moi et mes chevaliers nous mangions avec monseigneur Pierre d’Avallon : tandis que nous mangions, ils vinrent, piquant des éperons, jusques à notre camp, et occirent plusieurs pauvres gens qui étaient allés aux champs à pied. Nous allâmes nous armer. Nous ne sûmes jamais revenir si tôt que nous trouvassions monseigneur Pierre, notre hôte, qui était hors du camp, et qui était allé après les Sarrasins. Nous piquâmes des éperons après lui, et le délivrâmes des Sarrasins, qui l’avaient jeté à terre ; et nous ramenâmes de là au camp lui et son frère, le seigneur du Val. Les Templiers, qui étaient venus au cri d’alarme, firent l’arrière garde bien et hardiment. Les Turcs vinrent nous harcelant jusques en notre camp : c’est pourquoi le roi commanda que l’on fermât notre camp de fossés du côté de Damiette, depuis le fleuve de Damiette jusques au fleuve de Rexi.

 


Rc - 8 février 1250 – La bataille de Mansourah, attaque de la ville et mort du comte d’Artois. L’année 1250 commença, au calendrier Julien du moyen orient, le 6 février.

 

XLV    p.116

L'on avoit ordené que li Temples feroit l'avant-garde, et li cuens d'Artois averoit la seconde bataille après le Temple. Or avint ainsi que si tost comme li cuens d'Artois ot passé le flum, il et toute sa gent ferirent aus Turs qui s'enfuioient devant eus. Li Temples li manda que il leur fesoit grant vileinnie, quant il devoit aler après eus et il aloit devant; et li prioient que il les laissast aler devant, aussi comme il avoit esté acordé par le roy. Or avint ainsi que li cuens d'Artois ne leur osa respondre, pour monsigneur Fourcaut du Merle qui le tenoit par le frain; et cis Fourcaut du Merle, qui mout estoit bons chevaliers, n'oioit chose que li Templier deissent au comte, pour ce que il estoit sours; et escrioit: «Or à eus, or à eus!»


Quant li Templier virent ce, il se penserent que il seroient honni se il lessoient le comte d'Artois aler devant eus; si ferirent des esperons, qui plus plus et qui mieus mieus, et chacièrent les Turs, qui s'enfuioient devant eus, tout parmi la ville de la Massoure jusques aus champs par devers Babilone. Quant il cuidièrent retourner arières, li Turc leur lancièrent trez et merrien parmi les rues, qui estoient estroites. Là fu mors li cuens d'Artois, li sires de Couci que l'on apeloit Raoul, et tant des autres chevaliers que il furent esmé à trois cens. Li Temples, ainsi comme li maistres le me dist depuis, y perdi quatorze vins homes armés, et touz à cheval.


L’on avait ordonné que le Temple ferait l’avant-garde, et que le comte d’Artois aurait le second corps après le Temple. Or il advint ainsi, que sitôt que le comte d’Artois eut passé le fleuve, lui et tous ses gens se lancèrent sur les Turcs, qui s’enfuyaient devant eux. Les Templiers lui mandèrent qu’il leur faisait grant affront quand, devant aller après eux, il allait devant ; et ils le priaient qu’il les laissât aller devant, ainsi qu’il avait été réglé par le roi. Or il advint que le comte d’Artois ne leur osa répondre, à cause de monseigneur Foucaud du Merle, qui lui tenait le frein de son cheval ; et ce Foucaud du Merle, qui était très bon chevalier, n’entendait rien de ce que les Templiers disaient au comte, parce qu’il était sourd, et il s’écriait : « Or à eux, or à eux !».

 

Quand les Templiers virent cela, ils pensèrent qu’ils seraient honnis s’ils laissaient le comte d’Artois aller devant eux ; ils piquèrent donc des éperons, qui plus plus et qui mieux mieux, et poursuivirent les Turcs qui s’enfuyaient devant eux, tout à travers la ville de Mansourah jusques aux champs du côté de Babylone. Quand ils pensèrent retourner en arrière, les Turcs leur lancèrent des poutres et des bois parmi les rues, qui étaient étroites. Là fut tué le comte d’Artois, le sire de Couci que l’on appelait Raoul, et tant d’autres chevaliers qu’ils furent estimés à trois cents. Le Temple, ainsi que le maître me le dit depuis, y perdit deux cent quatre-vingts hommes armés, et tous à cheval.


Rd - 8 février 1250 Au soir de la victoire de mansourah, Joinville et Guillaume de Sonnac disputent une tente aux sarrasins venus la récupérer.

 

L    p. 134

Quant nous venimes à la heberge, nous trouvames que li Sarrazin à pié tenoient les cordes d'une tente que il avoient destendue, d'une part, et nostre menue gent d'autre. Nous leur courumes sus, li maistres du Temple et je; et il s'enfuirent, et la tente demeura à nostre gent.


En celle bataille ot mout de gens, et de grant bobant, qui s'en vindrent mout honteusement fuiant parmi le poncel dont je vous ai parlé, et s'enfuirent effréement; ne onques n'en peumes nul arester delez nous; dont je en noummeroie bien, desquiels je me soufferrai, car mort sont. Mais de monseigneur Guion Malvoisin, ne me soufferrai-je mie; car il en vint de la Massoure honorablement. Et bien toute la voie que li connestables et je en alames amont, il revenoit aval. Et en la manière que li Turc amenèrent le comte de Bretaingne et sa bataille, en ramenèrent il monsigneur Guion Malvoisin et sa bataille, qui ot grant los, il et sa gent, de celle jornée. Et ce ne fu pas de merveille se il et sa gent se prouvèrent bien celle journée; car l'on me dist, icil qui bien savoient son couvine, que toute sa bataille (n'en falloit guères) estoit toute de chevaliers de son linnaige et de chevaliers qui estoient sui home lige.


Quand nous vînmes au camp, nous trouvâmes que les Sarrasins à pied tenaient, d’un côté, les cordes d’une tente qu’ils avaient détendue, et nos menues gens, de l’autre. Nous leur courûmes sus, le maître du Temple et moi ; et ils s’enfuirent, et la tente demeura à nos gens.

 

En cette bataille il y eut bien des gens, et de grand air, qui s’en vinrent très honteusement fuyant par le ponceau dont je vous ai parlé avant, et ils s’enfuirent à grand effroi ; et jamais nous n’en pûmes faire rester aucun près de nous : j’en nommerais bien, desquels je m’abstiendrai de parler ; car ils sont morts. Mais de monseigneur Gui Mauvoisin, je ne m’en abstiendrai pas ; car il s’en vint de Mansourah honorablement. Et tout le chemin que le connétable et moi nous fimes en amont, il le faisait en aval ; et de la manière dont les Turcs ramenèrent le comte de Bretagne et son armée, ils ramenèrent aussi monseigneur Gui Mauvoisin et son armée ; et il eut grand honneur, lui et ses gens, de cette journée. Et ce ne fut pas merveille si lui et ses gens se montrèrent bien cette journée ; car l’on me dit (ceux qui savaient bien ses dispositions) que tout son corps, guère s’en fallait, était composé de chevaliers de son lignage et de chevaliers qui étaient ses hommes liges.


Re - 8 février 1250 – Les Templiers organisent le camp français pour la nuit.

 

LII    p. 140

Or disons ainsi que à l'anuitier revenimes de la perilleuse bataille desus dite, li roys et nous, et nous lojames au lieu dont nous avions chacié nos ennemis. Ma gent, qui estoient demeuré en nostre ost dont nous estions parti, m'aportèrent une tente que li Templier m'avoient donnée, et la me tendirent devant les engins que nous avions gaingniés aus Sarrazins; et li roys fist établir serjans pour garder les engins.


Or disons qu’à la nuit nous revînmes de la périlleuse bataille dessus dite, le roi et nous, et que nous logeâmes au lieu d’où nous avions chassé nos ennemis. Mes gens, qui étaient demeurés dans notre camp d’où nous étions partis, m’apportèrent une tente que les Templiers m’avaient donnée, et me la tendirent devant les engins que nous avions pris aux Sarrasins ; et le roi fit établir des sergents pour garder les engins.

 


Rf - 11 février 1250 – mort de Guillaume de Sonnac pour la seule fois cité par son nom par Joinville.

 

LIV    p. 148

Après la bataille monsigneur Gautier, estoit freres Guillaumes de Sonnac, maistres du Temple, atout ce peu de frères qui li estoient demeuré de la bataille dou mardi. Il ot fait faire deffense endroit li des engins aus Sarrazins que nous avions gaaingniés. Quant li Sarrazin le vindrent assaillir, il getèrent le feu grejois au hordis que il y avoit fait faire; et li feu s'i prist de legier, car li Templier y avoient fait mettre grant quantité de planches de sapin. Et sachiez que li Turc n'atendirent pas que li feus fust touz ars, ains alèrent sus courre aus Templiers parmi le feu ardant. Et à celle bataille, freres Guillaumes, li maistres du Temple, perdi l'un des yeus; et l'autre avoit-il perdu le jour de quaresme-prenant; et en fu mors li diz sires, que Dieus absoille! Et sachiez que il avoit bien un journal de terre darrière les Templiers, qui estoit si chargiez de pilés que li Sarrazin leur avoient lanciés, que il n'y paroit point de terre pour la grant foison de pilés.


Après la bataille dou Temple, estoit la bataille monsignour Guion Malvoisin, laquel bataille li Turc ne porent onques vaincre; et toutevoies avint ainsi que li Turc couvrirent mon signour Guion Malvoisin de feu grejois, que à grant peinne le porent esteindre sa gent.


Après le corps de monseigneur Gautier, était frère Guillaume de Sonnac, maître du Temple, avec ce peu de frères qui lui étaient demeurés de la bataille du mardi. Il avait fait faire une défense en face de lui avec les engins des Sarrasins que nous avions pris. Quand les Sarrasins le virent assaillir, ils jetèrent le feu grégeois sur le retranchement qu’il avait fait faire et le feu y prit facilement, car les Templiers y avaient fait mettre une grande quantité de planches de sapin. Et sachez que les Turcs n’attendirent pas que le feu fût tout brulé, mais qu’ils allèrent courir sus aux Templiers parmi le feu ardent. Et à cette bataille, frère Guillaume, le maître du Temple, perdit un œil ; et l’autre il l’avait perdu le jour de carême-prenant ; et il en mourut le dit seigneur, que Dieu absolve ! Et sachez qu’il y avait bien un journal de terre derrière les Templiers, qui était si chargé de traits que les Sarrasins leur avait lancé, qu’il n’y paraissait point de terre à cause de la grande foison de traits.

 

Après le corps du Temple, était le corps de monseigneur Gui Mauvoisin, lequel corps les Turcs ne purent jamais vaincre ; et toutefois il advint que les Turcs couvrirent monseigneur Gui de feu grégeois, si bien qu’à grand peine ses gens le purent éteindre.

 



 

Même manuscrit :  BNF  FR 13568

 

Remarquer que sur ce document, le plus ancien qu'il nous reste du livre de Joinville le nom de SONAC est écrit avec un seul n contrairement à ce que la tradition a retenu !